SOCIOLOGIE - Les développements


SOCIOLOGIE - Les développements
SOCIOLOGIE - Les développements

La sociologie a été conçue par ses fondateurs comme une science nomothétique générale des sociétés. Plusieurs paradigmes ont été proposés: recherche des lois d’évolution des sociétés (Comte, Marx), régularités historiques (Weber), recherche de relations fonctionnelles entre les phénomènes sociaux (Durkheim), logique des actions non logiques (Pareto). D’autres essayèrent de définir la sociologie à partir d’objets particuliers (science de la culture). D’autres enfin donnèrent à la sociologie une orientation essentiellement descriptive et informative (Le Play, Booth).

Le caractère hétéroclite de la sociologie du XIXe siècle persiste. Le désir d’en faire une science nomothétique est toujours vivace, mais la sociologie concrète de nature descriptive a pris une place importante, provoquant par voie de retour un renouveau de la philosophie sociale. La sociologie contemporaine se caractérise donc par une triple orientation: descriptive, spéculative et nomothétique. Épistémologiquement, la sociologie actuelle rappelle l’économie du XVIIIe siècle ou la linguistique du XIXe siècle plutôt que la linguistique et l’économie modernes. Son hétérogénéité peut être expliquée par une série de facteurs historiques: par la réduction du champ d’intérêt des autres sciences qui a accompagné leur mutation, par l’implantation essentiellement universitaire de la sociologie et récemment par le regain d’intérêt pour la philosophie sociale, corrélatif de la crise des sociétés industrielles.

Malgré cela, le rêve des pères fondateurs: faire de la sociologie une science nomothétique, est toujours poursuivi. Il n’est pas sûr que le fonctionnalisme, ni aucun des paradigmes généraux formulés par les sociologues modernes, fournisse le fil conducteur qui permette d’atteindre cet objectif. Mais certains secteurs de la sociologie paraissent se développer en disciplines autonomes présentant les mêmes traits que l’économie ou la linguistique (théorisation, formalisation, caractère expérimental). La méthode des modèles joue un rôle essentiel dans ce développement. L’accumulation des observations et la multiplication des observatoires agissent dans le même sens.

Il est difficile de faire des prévisions sur le développement de la sociologie. Son caractère hétéroclite la rend instable, sensible aux modes et, de façon générale, à l’état des sociétés dans lesquelles elle est implantée. Le développement de certains de ces secteurs dans le sens de la théorisation et de la formalisation permet toutefois d’entrevoir des changements importants. Peut-être ces nouvelles orientations provoqueront-elles une restructuration des sciences sociales dont les limites sont souvent plus le produit de l’histoire que de nécessités intrinsèques.

1. La vision des fondateurs

La sociologie est une discipline récente. On a pris l’habitude de la faire naître avec Comte, qui lui donna son nom, renonçant au terme de physique sociale auquel il avait d’abord songé. En réalité, Comte ne fut qu’un des fondateurs de la sociologie parmi beaucoup d’autres, même s’il a probablement été le premier à affirmer de manière catégorique la nécessité de constituer une science positive des phénomènes sociaux.

Les divergences portant sur la définition et les buts assignés à la sociologie s’expriment dès sa fondation.

Pour Comte, la sociologie doit parvenir à l’établissement de lois, ces dernières étant de nature historique; ce sont des lois d’évolution, comme la loi des trois états. Dans la Division du travail (1893), Durkheim reprend le paradigme de Comte et tente de faire la preuve d’une évolution séculaire de la solidarité mécanique à la solidarité organique. Dans Le Suicide (1897), la notion de loi prend par contre une signification différente. Il ne s’agit plus de décrire les étapes d’une évolution conçue comme nécessaire, mais d’établir des relations fonctionnelles, comme en physique: Le Suicide est un effort pour expliquer les variations des taux de suicide dans le temps et dans l’espace à partir d’un certain nombre de variables dont la valeur varie d’une société à l’autre ou d’une époque à l’autre (anomie, «égoïsme», etc.).

L’idée directrice qui préside à l’œuvre de Vilfredo Pareto est différente. Pareto n’est pas seulement sociologue. Il est aussi économiste. De sorte qu’il est amené à se représenter la sociologie sur le modèle de l’économie et conçoit les deux disciplines comme distinctes du point de vue de leur objet plutôt que de leurs méthodes: l’économie est, pour Pareto, la science des actions logiques ou, comme on dirait aujourd’hui, des comportements rationnels, tandis que la sociologie est la science des actions non logiques.

Chez Ferdinand Tönnies et surtout chez Georg Simmel, le paradigme fondamental est proche par certains côtés du structuralisme: pour les fondateurs de la sociologie formelle, l’objet de la sociologie est l’étude des formes sociales qui résultent de l’interaction des individus.

Chez Weber, la sociologie est implicitement définie comme le niveau le plus général de l’histoire comparative: en simplifiant, on peut dire que la sociologie, au sens de Weber, a essentiellement pour objectif de rechercher les régularités qui se dégagent de l’histoire comparative.

Ces exemples suffisent à montrer les accords et les divergences qui apparaissent dès les débuts de la sociologie. Si elle est, dans tous ces cas, conçue comme une science nomothétique de nature générale, les lois et régularités qu’elle est chargée d’établir sont conçues de manière très différente selon les auteurs: lois évolutives chez Comte, chez Marx, chez le premier Durkheim et naturellement chez Herbert Spencer; régularités historiques chez Weber; relations fonctionnelles analogues à celles qu’établissent les sciences de la nature chez le second Durkheim; typologies formelles proches du structuralisme contemporain, tel qu’il s’est développé par exemple en linguistique, chez Simmel; analyse logique des actions non logiques chez Pareto.

D’autres auteurs ont cherché à définir la sociologie non pas à partir d’un paradigme, mais à partir d’un contenu. Ainsi, Werner Sombart décrit la sociologie comme une science de la culture. Une telle définition soulève évidemment des difficultés considérables, car il est bien difficile d’isoler les phénomènes culturels des autres aspects de l’ordre social. De façon générale, ce type de définition à partir d’un contenu particulier a échoué. Ce n’est pas par hasard que le contenu de la sociologie est en fait toujours défini de manière négative: pour Durkheim, l’objet de la sociologie se définit par opposition à celui de la psychologie; pour Pareto, il est constitué par les actions non logiques; pour Weber, il s’agit de traiter des questions d’histoire abandonnées par l’historien.

Enfin, certains sociologues qu’en général on ne range pas parmi les initiateurs les plus importants, comme Frédéric Le Play en France, Charles Booth en Angleterre et les premiers sociologues américains, conçurent implicitement la sociologie comme une discipline descriptive plutôt que nomothétique: il s’agissait de décrire de manière aussi exacte que possible certains phénomènes sociaux (les comportements de consommation, par exemple) ou certains groupes sociaux (les ouvriers, par exemple), considérés à la fois comme importants et comme mal connus.

2. La sociologie d’aujourd’hui

L’accord sur la définition de la sociologie n’est pas plus grand aujourd’hui qu’il ne l’était au XIXe siècle. Au contraire. Comme le rappelle la boutade de Raymond Aron, «la sociologie paraît être caractérisée par une perpétuelle recherche d’elle-même. Sur un point et peut-être sur un seul, tous les sociologues sont d’accord: la difficulté de définir la sociologie.»

La polyvalence du terme «sociologie» s’est accentuée à la suite du développement considérable de la sociologie américaine et de l’influence qu’elle a exercée sur les écoles européennes, notamment depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. À ses débuts et jusqu’à une période assez récente, la sociologie américaine fut principalement orientée vers la description, ou, selon une expression équivoque, vers la sociologie empirique, c’est-à-dire vers la sociologie concrète, ou sociographie. Cette dimension sociographique, qui n’avait guère été représentée en Europe pendant le XIXe siècle, a pris une importance considérable depuis la fin de la dernière guerre. Elle représente une partie essentielle de la production sociologique actuelle.

Par ailleurs, tous les paradigmes proposés par les fondateurs continuent, à des degrés divers, d’être représentés. Le principe comtien ou marxiste du caractère nécessaire de l’évolution est présent dans les études inspirées par le néo-marxisme. La recherche des relations fonctionnelles, qu’on trouve illustrée dans Le Suicide, est abondamment représentée dans la sociologie criminelle, la sociologie électorale ainsi que dans maints autres secteurs de la sociologie. La sociologie formelle est présente dans des travaux comme ceux de Talcott Parsons ou de Theodore Caplow (Deux contre un ), par exemple, et, de façon plus indirecte, dans la sociologie des organisations. La sociologie historique de Weber est, elle aussi, illustrée par des auteurs comme Raymond Aron ou S. N. Eisenstadt.

L’image de la sociologie contemporaine est rendue plus confuse encore par le fait que la rupture entre sociologie et philosophie, dont rêvèrent tous les fondateurs, ne peut être considérée comme consommée. Ainsi, la sociologie dite critique repose, par sa forme, sur un modèle mental beaucoup plus proche de la critique sociale de l’Aufklärung ou du saint-simonisme que du modèle scientifique.

La sociologie «critique» joue un rôle politique indéniable, comme les écrits de Voltaire ou de Rousseau eurent leur influence à la fin du XVIIIe siècle. La sociographie conduit évidemment à une meilleure connaissance des sociétés et à la prise de conscience de phénomènes importants mais parfois cachés. Une des manifestations les plus voyantes de la sociographie est représentée par les sondages d’opinion.

La réunion sous le vocable unique de sociologie d’activités fondées sur des modèles intellectuels aussi différents a un effet paralysant. Ainsi, la prééminence de la sociologie concrète, d’une part, l’importance de la sociologie «critique» (c’est-à-dire, en fait, d’une certaine tendance de la philosophie sociale), d’autre part, viennent conjuguer leurs effets pour freiner le développement de la sociologie comme science nomothétique. Cet effet peut être mis en évidence grâce à un certain nombre de symptômes, par exemple au fait que la notion de théorie a, en sociologie, comme l’a noté le sociologue américain Robert King Merton, des significations variables et confuses, propres à faire sourciller le linguiste, le démographe ou l’économiste aussi bien que le physicien. Il est en effet bien rare de trouver en sociologie des exemples de théories au sens propre du terme. Pour les sociologues, une théorie est souvent soit une simple classification, soit un système de concepts, soit une proposition énonçant l’existence d’une relation entre deux phénomènes, soit encore un système, au sens philosophique du terme, c’est-à-dire une doctrine. On voit là les effets de l’orientation soit descriptive, soit spéculative de larges secteurs de la production sociologique.

Ces effets se marquent aussi dans la forme particulière que l’utilisation des mathématiques revêt en sociologie. En linguistique ou en économie par exemple, le langage mathématique est utilisé parce qu’il est le seul qui permette de dégager les conséquences d’un ensemble complexe de propositions. Ce sont, en d’autres termes, les théories linguistiques ou économiques elles-mêmes qui sont exprimées dans le langage mathématique. De sorte qu’on peut parler d’une économie mathématique comme d’une linguistique mathématique. En sociologie, les mathématiques sont principalement utilisées (sous la forme de la statistique) pour l’interprétation des données d’enquêtes. En caricaturant un peu, on peut dire que les sociologues ont découvert, souvent à contrecœur, les mathématiques parce que l’abondance de l’information recueillie dans une enquête, quelle qu’elle soit, exclut l’analyse intuitive et invite au résumé. La statistique fournit cette possibilité de résumé, dont la séduction est d’autant plus grande qu’il est facilité par le recours à l’ordinateur. C’est pourquoi les recherches mathématiques qui se développent au contact de la sociologie concernent essentiellement les méthodes générales d’analyse des données (méthodes de classification, de construction de typologies par exemple). En revanche, il n’est guère possible encore à l’heure actuelle, bien que des efforts soient faits en ce sens, de parler d’une sociologie mathématique. Non que la nature des phénomènes dont traite la sociologie exclurait le traitement mathématique; ce fait résulte bien plutôt de l’orientation soit descriptive, soit spéculative d’une grande partie de la sociologie actuelle, car la seconde orientation exclut par définition le langage mathématique, tandis que la première le réduit à un rôle auxiliaire.

3. Raisons de l’hétérogénéité de la sociologie

La sociologie, en tant que discipline autonome, n’a pas encore connu de mutation analogue à celle qui constitua l’économie moderne au milieu du XIXe siècle ou la linguistique moderne au début du XXe siècle.

Pourquoi en est-il ainsi? La première raison est peut-être qu’en prenant leur forme moderne des sciences sociales comme l’économie ou la démographie ont réduit considérablement le champ de leurs intérêts, laissant une place vide qui devait être occupée et que la sociologie, de par sa vocation de science sociale générale et aussi de par son caractère hétéroclite, était propre à occuper. Avec Pierre Du Pont de Nemours, Smith ou Malthus, l’économie de la démographie sont encore des sciences mal délimitées dont l’horizon intellectuel est en fait coextensif à l’ensemble de la vie sociale. Avec David Ricardo d’abord, des auteurs comme Leon Walras ou Pareto ensuite, l’économie restreint considérablement le champ de ses intérêts et devient une théorie de la production et de la circulation des biens. Le bénéfice d’une telle restriction est que cette discipline, d’abord essentiellement descriptive, accentua, à la suite de cette mutation, son caractère nomothétique, quasi expérimental et formel. La démographie et la linguistique ont connu des mutations analogues.

La place ainsi laissée vacante aurait pu, il est vrai, être occupée par la philosophie. Mais celle-ci s’est orientée principalement après le tournant du siècle soit vers la logique, l’épistémologie et la philosophie des sciences, soit vers l’ontologie et l’histoire de la philosophie. De sorte que la sociologie était, en fin de compte, le cadre le plus propice, parce que le plus ouvert, pour hériter des problèmes et des préoccupations abandonnés par d’autres disciplines.

Une deuxième raison du caractère hétéroclite de la sociologie est d’ordre institutionnel: la démographie et l’économie se sont développées au contact de l’État (comme le révèle l’origine du mot «statistique»). Elles disposent donc d’instruments d’observation puissants (les instituts de statistique) permettant de recueillir les données au niveau des nations. La sociologie, quant à elle, s’est développée presque exclusivement au sein des universités. Cela eut pour conséquence que les observations et enquêtes sociologiques étaient (et sont encore dans de très nombreux cas) locales, de faible dimension et uniques dans le temps, orientant ainsi la discipline dans son ensemble vers la description d’objets concrets. On notera à ce propos qu’une œuvre comme Le Suicide n’a été possible que parce qu’il existait dans plusieurs pays européens, dès le XIXe siècle, une bonne statistique criminelle: cette circonstance permit à Durkheim de fournir un exemple de ce que pourrait être une sociologie nomothétique.

Ces raisons institutionnelles expliquent aussi que la sociologie empirique (sociologie par enquêtes) soit plus souvent microsociologique que macrosociologique, et que la macrosociologie ait par voie de conséquence conservé une orientation très spéculative. Il faut encore ajouter qu’en Europe l’implantation de la sociologie au contact de la philosophie, ou, selon le cas, du droit, eut d’autres conséquences évidentes. En France, une licence de sociologie ne fut créée qu’en 1958. Auparavant, la sociologie n’apparaissait que comme une partie de la licence de philosophie.

Ces différents facteurs ont entraîné un développement récent de la sociologie surtout en direction de la sociologie empirique (sociologie concrète) et de la philosophie sociale. L’attrait de la philosophie sociale s’explique d’abord parce que beaucoup de sociologues ont, au moins en France, une formation philosophique. D’autre part, parce que la sociologie concrète est souvent intellectuellement insuffisante. La crise et la contestation qui se développent dans la plupart des pays industriels (ceux où la sociologie est la plus développée) sont enfin des stimulants puissants pour la philosophie sociale. On notera à ce propos que la sociologie, dont l’audience avait pendant longtemps été limitée aux milieux universitaires, parvient, depuis quelques années, à l’attention d’un public beaucoup plus large, notamment dans sa dimension philosophique: le terme de «pesanteur sociologique» est aujourd’hui un tic journalistique.

4. Chances d’un retour à une sociologie nomothétique

Le développement de la sociologie concrète et de la philosophie sociale n’a pas interrompu les efforts des meilleurs sociologues pour faire de la sociologie une science nomothétique. On ne peut manquer d’évoquer l’importante entreprise de Talcott Parsons. Le sociologue américain a d’abord tenté de créer un système de concepts généraux permettant d’analyser les différents niveaux des systèmes sociaux. Puis, dans une période ultérieure de son œuvre, il s’est efforcé de transposer certains schémas généraux de l’économie à la sociologie. C’est ainsi qu’il proposa d’établir une analogie entre les phénomènes monétaires et les mécanismes de la répartition du pouvoir. La plupart des sociologues considèrent aujourd’hui la tentative de Parsons comme un échec. Mais elle a eu l’avantage de maintenir l’idée d’une sociologie nomothétique qui ne soit pas seulement une collection de propositions descriptives. La tentative de Parsons peut être rapprochée de celle de Georges Gurvitch en France. Gurvitch a, lui aussi, essayé de fixer un système de concepts généraux offrant un cadre théorique à la recherche sociologique. Dans son souci d’aboutir à une classification des types d’interaction, de groupements, d’organisation et de structure sociale, Gurvitch reprend aussi les efforts de la sociologie formelle. Le reproche majeur qui lui a été adressé est le même que celui qu’on oppose au premier Parsons: il s’agit dans les deux cas de taxinomies plutôt que de théories. Or l’histoire des sciences enseigne qu’un système de concepts ne peut être jugé valide que par rapport à une théorie.

Un autre paradigme général a joué un rôle important dans ces dernières années, principalement dans la sociologie américaine: il s’agit du fonctionnalisme. Il est difficile d’attribuer une paternité précise à ce paradigme. Durkheim a énoncé explicitement la nécessité pour l’analyse sociologique de déterminer les fonctions, par rapport à la société, des institutions, des coutumes, etc., et généralement de tous les phénomènes sociaux. Mais la cristallisation du paradigme fonctionnaliste apparaît surtout avec certains ethnologues comme A. R. Radcliffe-Brown et B. Malinovski. Ils en proposent une codification qui devait ensuite être précisée et relativisée par le sociologue américain Robert K. Merton. L’hypothèse générale du fonctionnalisme est que les phénomènes sociaux particuliers doivent être expliqués par les fonctions qu’ils exercent soit par rapport à la société dans son ensemble, soit par rapport à certains segments de cette société. Le paradigme soulève des difficultés importantes dont la moindre n’est pas que la notion de fonction, issue à l’origine de la biologie, est malaisément définissable. On a d’autre part reproché au fonctionnalisme de reposer sur une idéologie conservatrice, de professer sans le dire la justification de l’ordre social existant, et de minimiser l’importance et le rôle des conflits sociaux. Ces reproches sont mal fondés, comme l’a montré Merton. En effet, à partir du moment où la présence d’un phénomène x est analysé à partir de la fonction qu’il a pour le groupe G, il se peut fort bien que le même phénomène soit dysfonctionnel par rapport au groupe H et engendre un conflit entre G et H.

Le paradigme néo-marxiste, lui, recommande, pour comprendre le changement social, de partir de la notion de conflit social. Il est malheureusement vague et sujet aux interprétations les plus diverses.

La leçon qui paraît se dégager aujourd’hui de ces diverses tentatives est qu’aucun de ces paradigmes généraux ne s’est imposé de façon indiscutée. Est-ce à dire qu’il faille renoncer à découvrir le cadre logique qui permettrait à la sociologie d’échapper à sa double tentation sociographique et philosophique? Peut-être le paradigme de la sociologie de l’action défini à l’origine par Weber et Pareto est-il le seul qui puisse afficher une prétention à l’universalité. Selon ce paradigme, tout phénomène social et les régularités sociales elles-mêmes doivent être conçus comme le résultat de l’agrégation d’actions individuelles.

En fait, c’est surtout au niveau de certaines spécialités de la sociologie que des progrès dans le sens du développement d’une science nomothétique apparaissent. La sociologie est divisée horizontalement en un certain nombre de «champs» découpés à partir d’un ensemble d’objets concrets (sociologie des religions, du sport, de la ville, du loisir, du théâtre, etc.). Cette classification est purement descriptive et révèle l’orientation sociographique d’une bonne partie de la production sociologique. Mais on voit aussi se développer une division verticale, à partir d’objets non point concrets mais abstraits, comme le sont les phonèmes des linguistes ou les cycles d’affaires des économistes: mobilité sociale, théorie des organisations, théorie des conflits, etc. La théorie de la mobilité sociale n’est autre que la théorie de la circulation des familles et des individus à l’intérieur des structures sociales; la théorie des organisations étudie les relations entre la structure et les objectifs des organisations; dans les deux cas, comme dans celui de la théorie des conflits et d’autres théories moins développées, l’orientation est nomothétique, formelle et expérimentale (les trois adjectifs étant nécessairement liés). On peut dans les trois cas déceler un progrès linéaire qui ne se réduit pas à une accumulation d’informations, à l’addition ou à la vérification de propositions juxtaposées, mais qui porte au contraire sur une amélioration des théories et paradigmes utilisés dans le sens d’une plus grande généralité et d’une plus grande rigueur. Ce n’est pas un hasard que ce soit au niveau de ces spécialités que naisse une sociologie mathématique. Dans le cas des conflits, des organisations et de la circulation sociale, on peut déceler des applications de plus en plus nombreuses et efficaces de la méthode des modèles.

L’avenir de la sociologie comme science dépend sans doute principalement des efforts déployés à ce niveau. Il semble vain d’espérer, dans l’état actuel des choses, dégager une théorie sociologique générale. La leçon des échecs de Parsons, de Gurvitch et d’autres doit être tirée. Ces échecs viennent du fait que la sociologie traditionnelle est une discipline résiduelle et par conséquent hétéroclite. C’est pourquoi une théorie générale se réduit soit à une taxinomie, soit à des ensembles de recommandations méthodologiques vagues.

Lorsque certaines branches de la sociologie correspondant à des objets abstraits, définis de manière pertinente (circulation, conflits), auront reçu un développement suffisant, des structures communes pourront être dégagées. Alors pourra être posé en des termes nouveaux le problème d’une théorie générale dépassant ces objets particuliers. Mais cette théorie générale aura certainement une tout autre forme que les exercices aujourd’hui proposés sous ce titre et qui sont toujours soit de simples taxinomies (les variables de Parsons, les paliers de Gurvitch), soit des paradigmes factoriels simplificateurs (théories affirmant, par exemple, le caractère premier du politique, de l’économique, des conflits, etc., dans l’explication des phénomènes sociaux), soit des analogies fragiles (assimilation parsonienne du pouvoir et de l’argent).

Le développement de ces spécialités verticales aura peut-être encore pour conséquence d’appeler à une restructuration des sciences sociales dans leur ensemble. Car il est un point dont les sociologues doivent prendre conscience, c’est que le découpage actuel des sciences sociales est le fait autant de contingences historiques que de nécessités internes. En ce qui concerne la sociologie elle-même, ces contingences en ont fait une discipline multiple et bigarrée, fragile, sensible aux modes, ayant tendance à verser du côté de la sociographie dans les périodes de paix sociale et du côté de la philosophie sociale dans les périodes d’effervescence.

Encyclopédie Universelle. 2012.